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et le langage vint aux images...     

Objet magique utilisé dans les rites préhistoriques d'appropriation du monde, symbole de pouvoir dans l'Antiquité classique, l'image des temps anciens était rare, précieuse, sacrée. Sa stimulante contemplation était réservée à l'élite religieuse, qui détenait par ailleurs le privilège absolu de la lettre, représentation graphique et abstraite de la pensée. C'est au moyen-Age, avec les premières conquêtes (les Croisés partent récupérer le Saint Suaire, image graphique du Christ ), que l'image devient objet de désir, de convoitise.

Avec l'avènement de l'imprimerie, l'image se répand au travers de toutes les couches sociales, accompagnant le texte, ou, comme dans le cas du " Pliego Suelto " valencien, se substituant à lui. Cette curiosité unique dans le monde de l'édition, et encore en usage aujourd'hui, peut être considérée comme l'ancêtre du Flyer.

En effet, dès le milieu du 15ème, les éditeurs valenciens ont l'idée d'offrir, aux couches basses et moyennes la grande distraction à la mode, l'objet de tous les désirs : le livre, sous forme abrégée et non reliée. En raison de la faible alphabétisation de ces populations, il était nécessaire d'y incorporer des images en expliquant la trame. Très vite ces images en vinrent à jouer un rôle mnémotechnique : les romans étaient chantés sur les places de marché par des aveugles (romance de ciego), et le public se servait par la suite des images afin de se remémorer l'histoire.

Durant l'ère industrielle, l'invention de la sérigraphie correspond à une première expression populaire et révolutionnaire, qui s'impose lors de la révolution bolchevique en Russie. Le graphisme s'érige comme oeuvre de sens, ce qui porte quelques artistes et poètes (Appollinaire, Tzara, Picabia, Schwitters, etc...) à jouer avec ce nouvel alphabet. Ils se passionnent parallèlement pour la production d'oeuvres de petit format, faites pour être diffusées à grande échelle. Mais la propagande prendra réellement son essor sous le règne de l'Allemagne nazie, convertissant l'image elle-même en un objet de pouvoir. Les Alliés et en particulier les américains, saisiront parfaitement ces mécanismes et sauront s'y adapter. Il n'est pas étonnant que le Flyer naisse dans cette première guerre des images qu'est la IIème guerre mondiale.

Volant de papier, fragile et improbable, le flyer est soit lancé depuis les avions, soit préparé sur place par des corps spéciaux (Carpetbaggers), ce qui dit bien toute l'importance qui est accordée à cette nouvelle arme. La nouvelle syntaxe provoque un nouveau déplacement de l'image sur l'échelle des désirs du spectateur : d'objet de convoitise, elle devient objet de manipulation, de répression, à partir de l'instant où elle est gratuite ( imposée aux foules ), sans valeur ( reproduite à grande échelle ). La publicité se répand dans les rues, à l'assaut de nos écrans, et les images envahissent notre quotidien.

Les générations se succèdent, soumises à un flux constant, imprégnées d'images. A la fin des années 1970, de jeunes artistes expérimentent, grâce aux photocopieuses et nouveaux systèmes offset, et créent de nouvelles images sur la base de celles qui les ont nourri. Les nouvelles images sont explicites, et usent de codes visuels connus de tous. Leurs buts spécifiques ne peuvent donc être que subversifs, ainsi le détournement du logo / de l'image d'un détergent pour annoncer une soirée afterhours. L'ironie vide l'image de son sens et de son pouvoir de répression et retrouve pour le spectateur le pouvoir préhistorique d'appropriation du monde. La commercialisation des systèmes informatiques performants, ainsi que de programmes graphiques intuitifs va accélerer ce mouvement vers une indépendance toujours plus grande du consommateur vis-à-vis des images.

Le 21ème siècle voit enfin la naissance d'un nouveau langage, issu de la multiplication et du croisement de celles-ci, avec les imaginaires des créateurs-spectateurs. La passivité de ces derniers est révolue, l'interactivité avec les images donne lieu à une syntaxe propre, comme s'il s'agissait d'une conséquence logique inhérente à cette pratique créative. L'industrie des flyers, qui se dévellope en l'absence de contraintes professionnelles telles celles imposées dans le monde de la publicité traditionnelle en est un exemple typique.

Les volants éphémères ne répondent qu'à des critères strictement personnels et sont la plupart du temps l'oeuvre de non-professionnels. Mais en dépit de l'absence de canons déterminés, la pratique de création des flyers débouche sur une remarquable homogénéité des oeuvres. Mieux encore, celles-ci permettent d'obtenir des informations non écrites sur le produit annoncé : les images se mettent à parler. Ce nouveau langage a de surcroît un intérêt non négligeable, à l'heure du village global qui se dessine sur notre planète.

Il ne repose pas sur des mots endémiques, et passe ainsi toutes les barrières idiomatiques : il s'agit d'un langage international, proche dans un certain sens des idéogrammes pan-asiatiques, dont la forme picturale reflète une idée. La langue des images s'exprime dans la conscience humaine sous forme de concepts, d'intuitions, un processus bien différent de nos langues indo-européennes, qui gardent encore la trace graphique de l'hermétisme moyen-âgeux, et de leur destination élitiste. Aujourd'hui encore, dans les pays occidentaux, 40% de la population souffre de problèmes d'alphabétisation, dont 10% d'analphabètes pour lesquels la vie quotidienne est un dédale de cauchemar.


Fred Romano, Barcelona, avril 2000


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